Une propagande qui ne dit pas son nom
article de l'Huma du 22 avril 2008
Photographie .
L’exposition,à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, des images d’André Zucca, « les Parisiens sous l’Occupation », provoque à juste titre la
polémique.
Comment en est-on arrivé là ? Comment Christophe Girard, adjoint (PS) à la culture du maire de Paris, en arrive-t-il à souhaiter la
fermeture d’une exposition de photographies programmée jusqu’au 1er juillet à la Bibliothèque historique de la ville de Paris ? Comment expliquer que, quelques jours plus tôt, la mairie
avait déjà décidé de supprimer la campagne d’affichage annonçant cette même exposition, après avoir fait distribuer au public un
avertissement maladroit, qui n’a rien arrangé à l’affaire puisqu’il n’appelle toujours pas un chat, un chat ? Pourquoi autant de cafouillages montrés du doigt par la presse ? Pourquoi
autant de débats sur le lieu même d’une exposition qui, du coup, ne désemplit pas, et transforme la rue Malher, dans ce quartier du 4eº arrondissement, haut lieu historique de la présence juive à
Paris, en forum permanent ?
L’objet de la polémique, ce sont les 270 images d’André Zucca (1897-1973), prises entre 1940 et 1944. Présentées comme un événement parce
qu’elles sont inédites et font partie des très rares images en couleurs réalisées à l’époque
par un photographe français (et pour cause, il fallait passer par les Allemands pour avoir le droit de faire des prises de vues et pour se
procurer les seules pellicules en couleurs de marque Agfacolor, alors introuvables), elles appartiennent à un fonds de quelque 22 000 clichés cédés par les héritiers de Zucca à la Bibliothèque
historique. Elles viennent d’être restaurées et sont exposées sous un titre, « les Parisiens sous l’Occupation », qui laisse présager une vision complexe de Paris occupé.
Or, que voit-on sur ces clichés où le soleil surbrille dans un ciel éternellement bleu ? Un Paris de carte postale, un Paris de la joie de
vivre, que l’occupation nazie ne vient guère troubler : les troupes nazies défilent, les drapeaux du Reich
pavoisent rue de Rivoli, les portraits de Pétain apparaissent dans les vitrines, les affiches antibolcheviques fleurissent à tous les coins de
rue, mais les terrasses de cafés sont pleines, les amoureux mangent des cerises dans les jardins, les cinémas font recette, on se fait bronzer sur les quais de la Seine, les marchés regorgent de
fruits et légumes, l’élégance se perpétue sur les champs de courses…
Face à tant d’insouciance, le malaise du spectateur, lui, gagne. Lorsque les troupes allemandes, si bienveillantes, si mêlées à la population
sur ces images décidément très orientées, donnent l’impression de distraire les Parisiens en donnant un concert place de la République, lorsqu’on les voit chiner au marché aux puces comme de
simples touristes, le doute n’est plus permis : on sait que l’on se trouve face à des images de propagande. Ce que vient nous confirmer avec éclat celle d’un couple en train de rire au
jardin du
Luxembourg avec, posé devant lui, le journal Signal, magazine allemand créé à l’initiative de Goebbels, et dont André Zucca, qui s’était mis
au service des nazis, était devenu le correspondant français en 1941.
Cet élément d’information est bien le seul qui soit donné dans l’exposition. Il permet d’ailleurs de comprendre pourquoi les quelques rares
photos de la Libération dégagent une autre atmosphère, bien paradoxale : alors que, cette fois, la foule est vraiment en liesse, Zucca, lui, n’est pas à la fête, sa superbe a disparu, son
esthétique s’en ressent, il contrôle moins son cadre, il s’éloigne des gens, le flou s’installe…
Samedi dernier, alors que 800 personnes sont venues voir l’exposition dans la journée, le public était nombreux à attendre devant le livre
d’or pour y exprimer son point de vue sur une exposition qui n’annonce pas clairement la couleur quant à ses buts idéologiques. Certains comptent le faible nombre d’étoiles jaunes dans
l’exposition. D’autres dénoncent « des vues expurgées », d’autres « un révisionnisme historique ». Un « fils de déportés à Auschwitz » dit « désapprouver »
une exposition dont l’avertissement n’est pas à la hauteur de ce qu’il aurait fallu
exprimer. Un jeune conservateur s’emporte : « C’est une
exposition qui me donne la nausée. En tant que conservateur, je trouve que c’est indigne de la profession ! » Un autre : « Cette exposition banalise l’occupation nazie. À
quelques pas de ce que l’on voit, on parquait les gens à Drancy, qui était l’antichambre d’Auschwitz, et on torturait des résistants, rue
des Saussaies ! » Un autre : « Ces photos sont magnifiques, trop belles pour une époque barbare. » Un autre : « Ce photographe n’a pas inventé ce qu’il a
vu. Il ne l’a pas mis en scène. C’était ça, Paris sous l’Occupation, des gens qui continuaient à se goberger et à se compromettre avec
Pétain ! »
Et si c’était ce dernier courant de pensée, accréditant la thèse d’une France majoritairement pétainiste, qui avait prévalu pour nier ainsi le
fait, entre irresponsabilité, indécence, désinvolture et désinformation, que cette exposition montre des images de propagande ? Quel gâchis ! Est-il encore temps de mener un travail
nécessaire sur la propagande, la manipulation du spectateur, la responsabilité de l’artiste, le lien entre
esthétisme et idéologie ?
Magali Jauffret
« Les Parisiens sous l’Occupation : photographies d’André Zucca », Bibliothèque historique de la ville de Paris, 22, rue Malher,
75004 Paris, ouvert de 11 heures à 19 heures tous les jours, sauf le lundi. Tél. : 01 44 59 29 60.
Le catalogue, édité par Gallimard Paris Bibliothèques, contient un texte de Jean Baronnet et une préface de Jean-Pierre Azéma, 178 pages, 35
euros.
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