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CINE DEBAT: ALGERIE HISTOIRE A NE PAS DIRE


Lundi 5 mai 2008, à 20h30


Au cinéma L'ENTREPÔT, rue Francis de Pressensé, Paris 14ème métro Pernéty



Séance en presence de JEAN PIERRE LLEDO, et avec Serge Granier de Cassagnac, Jean Jacques Leconte, Robert Levy et l'association de psychanalyse Freudienne.


INTERVIEW DU REALISATEUR DANS L'HUMANITE DU 27/02/08:

Jean-Pierre Lledo « Mes films sont des engagements humains »

Cinéma . Avec Algérie, histoires à ne pas dire, le cinéaste algérien Jean-Pierre Lledo poursuit sa quête de vérités humaines en affrontant les histoires sombres de son pays.
Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien qui a dû quitter son pays sous la menace de l’islamisme armé, vit en France depuis une quinzaine d’années. Il a composé une sorte de trilogie cinématographique de l’exil entamée avec Un rêve algérien (2003), suivi de Algérie, mes fantômes en 2005. Aujourd’hui, c’est Algérie, histoires à ne pas dire, troisième volet de cette entreprise. Quelque quarante-cinq ans après l’exode massif des juifs et des pieds-noirs, le réalisateur, d’origine judéo-berbère par sa mère et espagnole par son père, interroge à nouveau la mémoire et l’identité au sein d’une histoire coloniale dans laquelle le nationalisme désigne « l’autre » sans distinction.


Comment situez-vous Algérie, histoires à ne pas dire dans votre travail ? De quel « indicible » est-il question ?

Jean-Pierre Lledo. Ce film se situe vraiment dans le prolongement des précédents. Je poursuis mes interrogations sur l’identité algérienne dans le cadre de l’échec d’une Algérie qui n’a pas su rester multiculturelle ou multiethnique après avoir conquis son indépendance. Des populations entières sont parties, mais la mémoire de la cohabitation de la période coloniale demeure chez ceux qui l’ont vécue. J’en ai pris conscience à l’occasion d’une projection de l’un de mes films en France en 1996. Je m’étais présenté comme un cinéaste algérien en exil. Une spectatrice s’est alors levée et a déclaré avec beaucoup d’émotion : « Je suis en exil depuis 1962. » J’ai réalisé qu’il s’agissait d’un déchirement, d’une amputation et que ce sentiment existait probablement chez les Arabo-Musulmans en Algérie. Je le pressentais mais restais à le vérifier. Je me suis donc immergé dans mon pays. Je demandais aux gens ce qui restait de cette mémoire chaque fois que je présentais mon film, Un rêve algérien, construit autour du combat anticolonial mené par Henri Alleg, militant communiste. Je me demandais si juifs et pieds-noirs avaient disparu de cette mémoire, qui est très culpabilisée comme tout ce qui relève de la période de la colonisation et demeure très conflictuel, recouvert d’une occultation officielle.


Comment dans ces conditions faire ressurgir la mémoire ?

Jean-Pierre Lledo. Il est frappant de constater que les enfants en Algérie ne savent rien de la vie que menaient leurs pères et grands-pères à l’époque coloniale. Ils entendent parler des tortures et répressions de la puissance coloniale, mais dans le cadre d’une image globalisante. Les historiens algériens ont très peu abordé cette période de manière critique, à l’exception de Mohammed Harbi, mais il vit en France. Ils sont sous surveillance. Pour trouver un peu de vérité, c’est le vécu des gens qu’il faut tenter de faire ressurgir. J’ai pour parti pris d’éviter le discours. J’essaie donc de trouver des « gens du commun », si l’on peut dire, pour trouver une certaine vérité. Mes films pourraient peut-être servir de matériau aux historiens, mais je ne revendique aucune approche scientifique.

 

Vous revendiquez un parti pris cinématographique qui consiste à placer vos pas dans ceux de vos personnages en toute subjectivité…

Jean-Pierre Lledo. On associe parfois le documentaire à « l’objectivité ». Je revendique en effet une manière subjective que j’apparente à la fiction. Je cherche des personnages qui ont des histoires fortes, mais, une fois que j’ai à peu près saisi leurs problématiques, je leur demande de se mettre en quête de ce qui est le plus important pour eux. Ensuite, je vais filmer la manière dont ces personnages vont se comporter dans la réalité, devant les spectateurs. L’interrogation existe pour moi aussi. Vais-je intervenir, garder mon retrait de réalisateur ? Tout cela crée un défi, une sorte de suspens. La seule différence avec la fiction est qu’il ne s’agit pas de comédiens. J’ai les mêmes angoisses qu’un réalisateur de fiction quant aux décisions que je dois prendre, sinon que je dois les prendre, sur le champ, sans avoir travaillé à partir d’un scénario.

 

Vous formez des « tandems » avec chacun des quatre personnages que nous suivons dans le film. Quelle est la mesure de votre quête personnelle ?

Jean-Pierre Lledo. Il s’agit pour moi aussi d’une quête identitaire. Dans Un rêve algérien, je montrais où j’avais vécu enfant, dans une modeste habitation d’Oran. Dans le film actuel, au cours de la séquence tournée avec Louisa Ighilahriz, grande figure de la guerre d’indépendance, j’interviens pour expliquer d’où je parle et cela donne une indication pour l’ensemble du film. Ma grand-mère était une pauvre femme venue d’Espagne. En quoi sommes-nous responsables de la colonisation telle qu’elle s’est faite ? Mon père, communiste, était opposé au colonialisme. Pour convaincre les autres « européens » de sa position, je me souviens qu’il leur parlait d’une Algérie indépendante « dans laquelle chacun aura sa place ». Syndicaliste, il prenait les coups de matraque du pouvoir colonial tous les 1er mai. Lorsque je jouais au foot, petit, dans notre quartier à dominante arabo-musulmane, tout le monde me connaissait. Mais, si j’allais un peu loin, je devenais le « gaouri », le non-musulman, l’autre. J’ai donc très tôt senti que j’étais stigmatisé sur des critères ethnico-religieux. Ce sentiment s’est vérifié, mais je n’ai jamais pu en parler. Aujourd’hui encore, les écoliers algériens ignorent que les communistes étaient contre la colonisation. Ils ne sont pas répertoriés dans le mouvement de la révolution. Avec Un rêve algérien, j’apportais la démonstration que des juifs, des musulmans, chrétiens, européens, etc., avaient réussi à travailler ensemble au sein du Parti communiste algérien, notamment avec le journal anticolonial Alger républicain. La composition multiethnique de l’équipe du journal constituait le fondement même de l’anticolonialisme.

 

Que s’est-il passé ?

Jean-Pierre Lledo. À peine l’Indépendance prononcée, la première Assemblée met au point un code de la nationalité : « Algérien de confession musulmane ». Toute autre personne doit entamer des démarches pour obtenir la nationalité algérienne sans garantie de succès. La pensée politique de ce nationalisme fondé dans les années trente a guidé le FLN durant toute la guerre d’indépendance. La société algérienne aurait été arabo-musulmane avant la colonisation et devait donc le redevenir. Si l’on applique cela à la France, cela revient à une identité chrétienne, mensongère comme tous les mythes identitaires. Il s’agit d’une idéologie de la « pureté » qui ne tient pas compte des modifications de l’histoire. La colonisation est une intervention violente et c’est l’État français qui va créer cette réalité coloniale. Reste que la société algérienne s’est modifiée durant la colonisation. On peut faire avec cette réalité ou se référer à cette « pureté » mythique. Je reproche au nationalisme de n’avoir pas eu le double objectif de mettre fin à un système colonial discriminatoire tout en construisant un projet d’État tenant compte des langues, des religions et des minorités.

 

De là proviennent les contradictions qu’exprime, chacun à sa manière, chacun de vos personnages ?

Jean-Pierre Lledo. Comment peut-on dire la vérité tout en ne la disant pas ? Jusqu’où peut-on se mentir à soi-même ? Mentir à ses enfants, aux spectateurs sachant aussi que parler devant une caméra, c’est aussi parler à l’État. Un État qui n’est pas démocratique et pratique un terrorisme idéologique sur l’histoire et vous stigmatise au rang des tenants du colonialisme si vous contredisez l’histoire officielle. Je dis ce que je pense comme réalisateur et comme citoyen. Je fais la différence dans ma façon de me comporter dans un film. Là, je me place dans une attitude de respect total de la réalité, de sa diversité, de sa complexité. Les simples gens sont prêts à parler de ce qu’ils ont vécu. Ce sont les pouvoirs autoritaires post-coloniaux qui ont établi cette histoire officielle qui leur permet de gouverner au présent. Je ne refais pas l’histoire. Je ne dis pas que la transition démocratique aurait pu se faire d’emblée. Il y a donc une légitimité à avoir participé à la révolution. Cette légitimité est tissée de vérités mais également de silences et de non-dits. Et la carapace s’épaissit. Je souhaite dire que ces « tandems », ces « couples » formés dans le film font partie de ces communautés qui étaient en guerre. Sommes-nous capables, au nom de valeurs universelles, de revenir sur ces histoires qui liaient les différentes communautés durant la colonisation ? Je ne vois que le chemin de l’humanisme qui prône qu’un être humain vaut un autre être humain pour y parvenir de manière pacifique en dépassant les idéologies meurtrières, dont je rappelle qu’elles sont à l’oeuvre en Algérie. J’ai pu y tourner mon film entre 2005 et 2006, mais cela n’aurait pas été possible à peine quelques années plus tôt.

 

Le film y est pourtant censuré alors que vous avez pu le réaliser…

Jean-Pierre Lledo. C’est la résultante d’une petite percée démocratique, de l’existence de productions indépendantes. Bien que mes idées rencontrent beaucoup de résistances, des journaux algériens publient mes propos, qui sont identiques à ceux que je vous tiens. Je refuse le double langage. Le film est censuré mais je l’ai montré à des groupes de gens en organisant des projections privées. La censure demeure mais le contexte change. J’ai été chassé par les islamistes en 1993 et je ne me suis remis de cet arrachement qu’il y a à peine quatre ou cinq ans. Chacun de mes films a constitué un pas pour sortir de l’interdit en entrant dans le temple sacré pour en interroger les gardiens. J’ai pu sortir de l’inexprimable. Mes films sont des engagements humains, forcément douloureux. J’ai cette utopie de cinéaste de croire que ce qui est thérapeutique pour moi peut l’être pour d’autres.


Entretien réalisé par Dominique Widemann

Jeudi 24 avril 2008 4 24 /04 /2008 11:07
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